Christopher

À ce moment-là, ils ne connaissaient chacun qu’une petite variété de noms d’arbres. Érables, chênes, bouleaux, pommiers et épinettes. Ce dernier terme, prudent, rassemblait toute une panoplie d’essences cousines qu’ils ne distinguaient pas encore.

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Le pommier


Il marchait devant elle portant la tronçonneuse qu’elle venait d’acheter. Elle avait choisi un modèle léger, comme Sue Hubbell raconte l’avoir fait dans son récit A Country Year. Un outil qu’elle pourrait manier elle aussi. Le propriétaire du magasin lui avait fait tenir différents modèles et cela l’avait intimidée. Ce poids. La chaine, les dents de la lame. Un objet si près de la mort.
Elle n’entendait pas toujours la voix de l’homme qui avançait devant elle. Les phrases se perdaient dans le désordre du sentier. Il jurait parfois contre les framboisiers et les mûriers envahissants. Cela, elle l’entendait. Ils voulaient commencer par la colline aux bouleaux. Le sentier devait les mener à cet espace qu’il avait ouvert un an plus tôt en une haute clairière. Ils étaient dans les parages du pommier gris. Un ami lui avait déjà dit qu’il s’agissait d’un pommier ensauvagé. Elle a répété longtemps ce mot en elle. Ensauvagé. Elle l’a lu aussi, dans un poème. La parole ensauvagée. Quelque chose comme ça.
S’adressant à l’homme qui marchait toujours, elle avait dit : regarde, le pommier ensauvagé aura moins de fleurs cette année. Et lui, il avait souri en se retournant pour la regarder.

***

À ce moment-là, ils ne connaissaient chacun qu’une petite variété de noms d’arbres. Érables, chênes, bouleaux, pommiers et épinettes. Ce dernier terme, prudent, rassemblait toute une panoplie d’essences cousines qu’ils ne distinguaient pas encore.
Quelques jours plus tôt, un homme était venu livrer du bois. Il était resté debout dans son camion, ses bras nus dans le printemps encore froid, indifférent à la pluie qui tombait. Il récitait des noms d’arbres en lançant les bûches sur le sol. C’était comme une prière s’envolant dans l’air humide. Un savoir d’arbre par l’écorce, par l'aubier ou par la chair du cœur; ce poids de la chair du cœur.
Il avait été particulièrement fier de parler de l’orme. Un arbre aussi vieux est rare aujourd’hui. L’arbre du père de son père qu’il avait dû abattre l’année précédente. Une vieille maladie. Il avait dit avoir hésité avant de vendre ce bois avec le reste. Puis, il avait passé une main sur son visage, un peu embarrassé par la soudaineté de sa propre émotion.
Après le départ de l’homme, elle avait mis de côté les bûches de l’orme si faciles à distinguer des autres. Il viendra les récupérer, tu vas voir, avait-elle expliqué. Puis ils avaient cordé le reste du bois sous l’abri.

***

L’homme avait apporté avec lui un livre pour reconnaître les arbres. Il s’arrêtait parfois pour regarder et tournait lentement les pages. Elle s’arrêtait aussi, prêtait attention aux chants des oiseaux et aux miroitements de la lumière dans les textures complexes des feuilles et des herbes qui se mouvaient autour d’eux.
Il avait levé la tête et lui avait dit qu’il trouverait bien quelle sorte d’arbre elle était aussi. Elle avait ri. Je suis une épinette. Non, je crois que tu es un bouleau, avait-il dit. Puis ils avaient repris le sentier.
Rendus à la clairière, ils avaient déposé leurs outils. Ensemble ils avaient convenu du travail à faire. Ils parlaient peu, conscients du silence et de l’air chargé de miel. Conscients peut-être qu’ils allaient bientôt rompre tout ceci avec le bruit lourd de leurs travaux.
Mais avant de commencer, elle s’était rendue au pommier et s’était retournée vers lui. Il était allé la rejoindre. Elle s’était appuyée contre l’arbre, attirant l’homme à elle. Il avait regardé autour d’eux, mesurant la solitude, sentant déjà sa faim. Il avait à peine hésité, ému qu’elle veuille ainsi de lui.
L’homme avait embrassé les lèvres de la femme et avait jeté un coup d’œil dans l’échancrure du chemisier. Elle a ri quand il a grogné légèrement en voyant ses seins nus.
Ils sont restés dans le silence des arbres. Le travail attendrait encore. La femme avait observé l’homme alors qu’il sommeillait sous le pommier, la tête appuyée sur son livre. Elle l’avait regardé dormir jusqu’au plus fort du jour.

***

Quand ils sont rentrés à la maison, ils ont tout de suite remarqué que l’orme débité avait disparu. Les traces du camion étaient visibles dans la terre du chemin. Elle avait hoché la tête en voyant la pile de bûches laissée en échange. Que de l’érable bien sec, avait-elle affirmé en s’approchant.
L’homme s’était approché aussi et avait posé sa main sur l’épaule de la femme. À ce moment-là, ils ne savaient pas encore, ni l’un ni l’autre, combien ils étaient capables d’amour.

France Mongeau
Le pommier. Montréal : Moebius , no 128, 2011