Nouhad

Seule Clara Thomassen était absente et même si cette absence aurait pu étonner en un moment pareil, personne n’avait rien dit. Ce n’était pas la première fois que cette fille fuguait, mais quelque chose me disait qu’elle n’allait pas revenir avant longtemps.

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Le retour au pays


Le lendemain de la superbe mais illégale incinération de Thomas Thomassen, j’ai pris la décision de ramener ma grand-mère au pays. Nous n’appartenions pas à cette terre haïe et aimée à la fois, ni à ses rituels maudits. Comment était-il possible de brûler ainsi un homme devant le fleuve sans craindre toute loi? Je m’étais éveillée en sueur, le cœur affolé et l’esprit préoccupé par une unique chose : m’enfuir.
Mais les images de la veille se bousculaient en une mascarade fiévreuse dans mon crâne, s’attardant sur les odeurs, les cris des oiseaux de nuit et les chants cuivrés des hommes, m’immobilisant dans une nausée qui retardait mon lever. J’avais sans doute trop ingurgité de la fade potion qui circulait. Et maintenant, je payais. Tout le village avait été là et s’était amusé pendant que les chairs et les os du vieux Thomas fondaient et crépitaient dans la nuit. Seule Clara Thomassen était absente et même si cette absence aurait pu étonner en un moment pareil, personne n’avait rien dit. Ce n’était pas la première fois que cette fille fuguait, mais quelque chose me disait qu’elle n’allait pas revenir avant longtemps. La mort de Thomas avait été l’ultime déclencheur à des envies de partir qui la taraudaient depuis longtemps.
Étendue dans mon lit, je repassais malgré moi par les heures de cette nuit mémorable, évitant tout mouvement trop brusque. Mais mon esprit revenait sans cesse à Clara. Et comme pour elle, l’incinération à ciel ouvert de Thomas Thomassen avait été de trop : je voulais m’enfuir à mon tour.
Plus rien ne nous retenait Grand-mère et moi dans ce village où nous vivions en étrangères. D’ailleurs, depuis quelques mois, notre famille nombreuse restée au pays réclamait, à grand renfort de messages impérieux mal traduits, et dans la mauvaise langue en plus, le retour de la matriarche. Toutefois, la vieille refusait catégoriquement de rentrer. Elle m’affirmait que ses fils et ses filles étaient tous des crétins finis, aussi n’était-il pas question de quitter le fleuve pour retourner là-bas. Mais j’ai outrepassé son vœu : j’ai acheté deux billets d’avion, aller simple, pour nous ramener chez nous.
Sans doute sentais-je le besoin de comprendre d’où je venais vraiment – je ne savais pas encore qu’en moi battaient les eaux libres du fleuve. Cette soudaine curiosité quant à mes origines me semblait une affaire dont la gravité justifiait parfaitement ce voyage. Peut-être voulais-je croire aussi que la matriarche devait être enterrée là où elle avait fabriqué sa meute. Quel mépris dans ses yeux quand j’ai tenté de lui expliquer tout cela! TES origines!?! Qui es-tu, nom de dieu, pour réclamer des origines!

À sa mort, Grand-mère a revu les siens dans un silence impitoyable qui nous a tétanisés. Rien dans son regard inquisiteur et froid ne pouvait confirmer qu’elle allait mourir quatre jours plus tard. Elle nous examina, un par un. Ses yeux semblaient traverser la peau, les corps maladroits debout devant elle, les pensées confuses, les murs de la petite chambre, et les pays, et les âges. Elle n’a pas été plus tendre à mon endroit, tu sais, mais c’est moi qu’elle a exigée auprès d’elle.
Une fois la horde de tantes et de nièces repartie, elle s’est mise à parler. D’abord dans son dialecte natal, puis dans notre langue commune. Et parfois dans ta langue, Jean. Regarde-moi, petite. Regarde comment la mort prend et mange doucement mon visage. Regarde mes mains grises aujourd’hui, translucides demain. Retiens tous les détails : la lumière de la chambre, le grain de ma peau. Mes joues, mes cuisses de femme depuis longtemps maigres et inutiles. Regarde comme elles sont magnifiques dans ce spectacle de la mort. Hume l’air, sens le parfum fade et sucré qui lèche nos cheveux. Retiens chacun de ces détails jusqu’à ton dernier souffle. Tourne ces mots dans ta bouche, fille, goûte-les avec ta langue étrangère.
Je suis restée auprès d’elle quatre jours. Quatre jours sans rien dire. Atterrée par ce lourd devoir. Célébrer de son vivant la mort de la vieille, décrire avec elle et ses yeux de femme mourante la décomposition de son souffle, les relents acres de son haleine, les eaux acides et presque taries de son sexe, fut une expérience de pure violence.
J’avais demandé à pouvoir baigner moi-même Grand-mère pour arriver à bien dans ce morbide inventaire. L’eau coulait sur sa peau telle une source claire en un chatoiement argenté qui la faisait sourire. Elle riait aussi, satisfaite de moi. Elle me laissait prendre soin d’elle sans rien dire. Laver ce corps de vieille femme jusque dans ses moindres recoins fut une ode, un baptême, et une écœurante corvée.
Nous avons guerroyé ainsi pendant de longs jours de juin contre la décomposition de ses chairs. J’étais épuisée, mais lucide. Toutes les secondes comptaient et les petits bruits de l’hôpital et de la rue prenaient des proportions gigantesques. Je sentais ma force de femme vivante battre sa cadence insouciante à proximité de la mort. Je savais exactement ce qui devait se passer, minute après minute. Je prévoyais les moindres souhaits de Grand-mère : l’eau sur ses lèvres, le soleil sur ses jambes, sur ses mains. J’ai senti le moment de la mort avec précision, au creux de mon ventre maigre, alors que je ne regardais plus la vieille. Alors que je l’avais peut-être déjà oubliée.
Je m’asseyais parfois à la fenêtre et observais l’été s’occuper du jardin devant l’hôpital. J’observais les gens qui passaient en bavardant et qui levaient parfois le regard vers les fenêtres closes du grand édifice où nous étions. La rue s’allongeait d’est en ouest dans ce quartier tranquille et, de loin en loin, nous parvenaient les bruits de la ville. Après deux jours, je connaissais tout des habitudes et des horaires de chacun et je les rapportais avec précision à Grand-mère quand nous ne nous occupions pas de son corps et de ses petites trahisons. C’est dans un de ces moments qu’elle est morte.
À partir de maintenant, ne me regarde plus. Je n’ai pas besoin de ta présence insolente au moment de cette mort. Tu pues la vie et j’entends battre ton cœur jusqu’ici! Va! Tout vibre autour de toi et m’empêche maintenant de sombrer. Retourne t’asseoir à la fenêtre et montre-moi ton profil. Je veux partir en te regardant observer la ville. Et c’est ce que tu feras désormais, regarder vers l’extérieur. Cesser ta quête idiote d’identité. Tu n’es rien, fille. Pas même cet arbrisseau au jardin, pas même le merle que j’entends encore. Et tu n’as pas la moindre parcelle de la perspicacité superbe des glaces du grand fleuve auquel tu m’as arrachée sans me demander mon avis. Non! Ne parle plus! Laisse-moi dans le silence et dans la solitude. Va!
La vieille a posé sa main sur mon bras et toute sa tendresse est passée de sa chair à la mienne.
Puis la horde est revenue. Mais je restais impassible, trop occupée à repasser par les étranges instants que je venais de vivre. Je ne voulais rien perdre alors que tout coulait entre mes doigts glacés maintenant inutiles. J’ai regardé mes mains, la peau était rougie, abimée par l’eau des bains.

Les tantes se sont chargées de tout. C’est une fois dans la maison ancestrale que j’ai vraiment senti que je ne leur appartenais pas. Que je ne leur avais jamais appartenu. J’étais l’étrangère revenue de l’exil avec la matriarche mourante. Les femmes parmi lesquelles j’étais assise ne me parlaient pas. Les hommes, dans l’autre pièce, ne m’avaient même pas saluée, sinon cet oncle plus aimable ou plus curieux que les autres et que je reverrais bientôt.
Dans le salon de mes ancêtres, dans ce salon étranger qui se réclamait pourtant de ma lignée, les voix des femmes et des hommes se sont soudainement enflées et se sont transformées en ces cris des oies blanches me rappelant le matin si terrible de la mort du cheval roux, abattu près du val dix ans plus tôt. Ce matin si pur des premiers jours de ma révolte, Jean. Là, sur les grandes terres devant la mer oblongue, devant notre fleuve aux eaux libres.

France Mongeau
Le retour au pays. Dunham : Inédit. 2010