la horde

texte écrit et lu par France Mongeau

J’incline la tête et l’enfance surgit
des verbes levés face au Nord
le cœur plus gros les poumons plus larges
un hurlement fracasse mes côtes dans cette solitude
la voute du ciel comme une vasque de pur cristal

la horde des animaux bat mon sang
et c’est la musique de nos souffles
coulée de marbre au corps des muscles

la fièvre de mon crâne et celle de mes mains nues
un défi dans la mémoire.

Le Nord généreux et dément
ses cordes son sang glacé
rien pour les yeux abandonnés aucun parfum
mais la langue assoiffée un baiser sur mes lèvres

nous avançons toujours où l’eau nous porte
là où des contes surgissent de la bouche des bardes
des animaux s’abreuvent aux mers de sel de répétition en répétition

le sacrifice de la joie aux membres broyés
une pierre noire obsidienne contre ta joue
c’est un couteau

dans le langage des pistes la maison s’ouvre aux froids
une évocation primitive de notre amour
un feu.

À la longue le temps s’effrite plus rien ne bouge
en apparence : quelques reflets nos visages
ton âme est une imprécision dans l’essentiel

nous dormons emmaillés les uns aux autres
des chiens contre notre dos frileux
et l’impatience du monde reste muette
nous ne cesserons jamais cette errance marine
une danse rituelle énumère des conflits des épreuves des voix
la faim nous pousse au spectacle de la mort

les charges lourdes envolées
dans ce matin lumineux des silences
tout devient léger quand nous ouvrons les yeux sur le ciel.

Au souffle intérieur des muscles s’ajoute la cadence osseuse du cœur
des mythes précèdent nos pas
mais rien de réel rien de ce spectacle du froid

un battement deux battements trois
nous prions en marchant
et nos paroles deviennent des chants
enfoncés dans nos gorges malhabiles nos chants de joie
caches profondes sous la langue

la horde nous suit de loin
monstres aux collines changeantes
les carmins le sang perle de la beauté
une fauve trahison.

J’entends le cœur ma respiration
le souffle de la nuit
le souffle de la neige
une épave dans l’irréel

aux nervures du soleil
tu souhaites des histoires de loup
la rancœur du sang gruge nos veines enseigne cette survie

et je cherche des mots claquant mes lèvres gelées
une offrande à notre œuvre commune
un lieu
une langue où vivre.

La mesure du monde s’abat sur des épaules solides
les corps ne s’entendent plus ne se quittent plus
la valse de nos respirations décuple les sentes devant nous je tends les doigts
un horizon connu
les pas des chiens sont des guides précieux

nous sommes attentifs au moindre rêve
aux signes de l’aigle du chacal dans les échos des glaces.

L’indulgence des fleurs fragiles
sera un tourment pour les froids leur fin
et entre les deux yeux la morsure glaçante des vents
une lance au front du premier homme
sur sa langue un goût ferreux

chaque jour nous passons par les chemins du gel
le givre au risque de nos vies
les mêmes ciels
les mêmes eaux débordant la montagne
notre sagesse fuyante s’approche de nous

et les vents tentent en vain de recommencer
le miel des mélopées.

Dans la mémoire du Nord des peuples avancent
le corps meurtri les mains chargées d’offrandes
nos flancs se heurtent entre eux
une course effrénée une étreinte exhalant ses parfums de fièvre

aux quêtes fraternelles s’ajoutent le sang des chasses
la peur et la folie entrelacées
les sacrifices d’hommes de femmes aux joues brodées de pierres

des paysages passent
les lignes blanches sont de brèves lumières
ainsi des givres et des beaux oiseaux.

La Horde (2008)

Texte France MONGEAU / Estampe A-L H-BLANC
12 exemplaires sur papier Hannemühle 300 g, contient 8 estampes.

format 35 x 15 cm, présenté dans un coffret