La route

« Je suis assise la tête entre les mains
le corps furieux
je suis le poids lourd sur cette route
le roulis impétueux
de mes propres pensées je suis
le temps tremblé du moteur
les sangles roides les outils
les matières inflammables
je suis l’oiseau de la grand-route

je reste sur le chantier de la mort
dans la disponibilité des vocabulaires
un lieu dévolu aux questions
à la répétition des heures
si belle mécanique
sans raisonnement ni instinct
sans l’intelligence
des herbes folles
tournées vers la lumière. »

Clara Thomassen
Exercice autobiographique n° 4

Les heures réversibles / Éditions du Noroît. 2015

Les heures réversibles

Elle appartient au salaire et à l’œuvre de la route à cette chorégraphie des paysages des chargements des voix où je lève des plans balise le papier froissé du territoire en un réseau inextricable de chemins

Le regard abîmé dans quelque bordée de verbes et d’astres fous or le brouillard au-dessus du feutre de la nuit.


Les jours chahutent et remanient le temps des charges elle compte les battements les arbres la liberté des oiseaux et ces équations rappellent les matières explosives dans la remorque les pannes imprévisibles dans les veines du cou la folie mille fois superbe

Des images cliquètent dans l’habitacle des détails ajoutent des fissures au précipice en bordure du récit.


Une mélodie prolonge sa course parallèle des voies s’esquivent empruntées pour revenir au réel loin de cette échappée j’invente des parcours tenant compte des haltes des chantiers tout est retenu dans l’étymologie des heures

Un trajet prévu pour le camion sans elle et sans cet être en elle qui veille depuis trois ou quatre éternités avec ses résolutions courageuses ses hésitations.


La mécanique souveraine le corps lutte tendu dans cette affaire d’ordres rudes elle poursuit une quête précieuse piste toujours fraîche dans la solitude

Maîtriser la puissance écarlate au bout de ses bras brûlant dans ses paumes le camion déraisonnable sur le sol chargé pour plomber le réel où elle s’engage respirer à nouveau.


Elle ne traverse pas le continent sans sa main au volant dans l’abordage des rêves sur le bas-côté sous la voûte de la route ou sous le véhicule habitacle blindé de mes premiers démons

Elle consent au vacarme impitoyable qui la prend familier désœuvré le poids lourd file des heures pures lumineuses passerelles.

France Mongeau
Les heures réversibles. Montréal : Éditions du Noroît , 2015