La mer

Mer granit

la mer n’est pas une masse d’eau dans laquelle on plongerait pour éprouver son souffle ses forces nouvelles ou la carène d’un navire elle n’est pas le berceau tendre de verre qu’on briserait du tranchant de la main pour toucher quelque fantôme ni cette effroyable colère assassine ni cette faim ni cette soif
la mer est un bloc de granit
et dans le feuilleté de cette pierre insensible nous étions vivants
et désœuvrés

...le texte complet

1
personne ne doutait de la véhémence du large un savoir arraché à l’enfance arraché à quelque espoir foi ou mensonge certainement éveil certainement rançon
mais nous debout sur quelque pont splendide
solitaires
figure de proue sirène nous toute attente tout grain fabriqués dans l’orage et les lames sourdes au mitant des marées

dans le tremblant de l’aube dupés par la rumeur de la nuit et le travail des hommes nous nous sommes regardés et nous avons ramassé notre bagage la soif des eaux et la faim du fleuve contre nos volontés anciennes et nos bouches asséchées

nous habitions les œuvres mortes du navire et dans les cabines s’entrechoquaient nos outils architectes tisserands ouvreurs tailleurs de pierre jour et nuit nos corps vacillants du roulis corps fourbu aux mille membres nous écoutions les vents imaginant le dessein du ciseau entrant dans la chair du granit nos yeux vaincus par l’est là où jaillit l’aube comme poisson noir

2
du rivage rien n’avait semblé impossible au regard aux doigts aux pas comptés rien des galets se déplaçant sans peine
les vents ne rencontraient aucun obstacle qui les incline ou les broie les vagues ne s’épuisaient pas telle est leur nécessité et nous éprouvions tout
l’exaltation du navire chavirant sous nos pieds nous faisait maîtres marins oublieux de nos propres oeuvres

dans les feuillets de l’aube bleue nous cherchions les rives cartes et plans le pointillé des oiseaux sur la table d’orientation était traces et trésors fleurant la poudre noire
la route à suivre ou le nord
les autres navires épaves flottantes glacées sous les eaux libres marquaient les bords du gouffre où la mort attentive et changeante est mer à venir et berceau

désormais chaque nuit nous attendions nous inventions en secret des abordages sanglants nous étions pierre de taille dans quelque main habile comme ces phares comme l’écume aperçue dans le gros-grain de nos os
et chaque jour la mer venait nous rebattre les oreilles avec ses vents et ses vagues insolentes

mais nous étions maîtres et compagnons
le voyage que nous entreprenions n’avait plus de fin aux premiers âges nous savions cela
le poids de l’eau dans nos bras était un souffle si léger et si pur

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les impressions restaient vagues
vagues hautes et vagues basses dans les couleurs changeant du minerai ainsi le gris le bleu le pourpre et l’or d’une invariable marée là où les vents là où les courants verticaux brisent les glaces pour le passage des navires et là encore au détour d’une île nous tanguant et tanguant parce qu’il fallait passer au sud à la pointe du cap
dans l’orient

en quelques manœuvres en quelques souffles retenus le corps et les os s’entrechoquaient
mais nos yeux pierres d’attente polissaient les écueils et racontaient voyages nos yeux attendris par la douleur de l’eau et l’amitié nouvelle

la mer grise de fleuve granit respirait doucement et gardait elle aussi les yeux droits devant les yeux levés parfois long berceau de pierrailles ou corps douceâtre et rond ainsi de la première expérience des eaux de la première splendeur libre des mains et du corps de l’île jaillissant hors des vagues arrachées au ressac

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nous étions vibrants mais inutiles aux grondements du navire
dans les rimes du poème nos membres froids jusqu’au bout des orteils froids même dans les œuvres vives où le souffle chaud des feux brûlait le front où les muscles tendus par l’effort nourrissaient les cordages les épaules et l’épuisement des hommes

et là dans la brume bloc de glace transpercée par le petit matin
la côte aperçue
nous halions cordages invisibles le corps de métal froid hurlait avertissant les hommes réveillant les marées alertant passages et aubes à venir
nous débarquions parfois pour chercher la nourriture manquant dans nos bagages

l’œil vigile ensommeillé et tendre l’œil le nez dans cet impossible silence les doigts les mains tendues vers des rocs et des arbres nains
les mains tendues tâtant la mousse nouvelle et ses textures entrelacs d’herbes et de fleurs à venir aux berges aux rochers roses ou gris
devant cette toile nue nos doigts ensanglantés n’étaient plus que douleur ou griffures vaines ou jappement impuissant contre le monde

la mousse ancienne et les rhododendrons des chemins invisibles flamboyaient pour notre peau meurtrie tendue cherchant caresse et terre à pétrir
le lichen frais happait le vent au silence des eaux
puis le hurlement du navire nous rappelait à l’ordre

5
de nos paumes exhalait un parfum de sueur et de sel brûlures trop vives et la mer la mer répétée
la mer sourde et folle s’infiltrait dans les craquelures des plaies pour nous soigner
nos outils habiles travailleurs s’échappaient de nos doigts

le navire de corde de fer et de silex nous attendait rageur et tremblant fabriquant ses roches ignées roi des perles et de la soie marchandée dans l’orient
le sel de l’eau poussière fine gelée s’incrustait aussi dans le feuilleté du jour fabriquant brume ou arbre ou lac endormi au détour de la route dessinant le retour

ainsi rompus isolés abandonnés par la mer absente rien contre nos ventres glacés pour empêcher le ciel de bouger
nous étions retenus dans le souffle de l’attente
et quelques étoiles un soir quelques étoiles au milieu du fleuve dans l’impossibilité de la nuit rien des côtes ou des ports mais le ciel au-dessus du navire éclairant les lamelles du mica des eaux or rouge or profond or tremblé or levé

le poids de l’orage imaginé par la brume ou le sommeil des hommes nous berçait hors des rimes du poème comme cadence au soleil à la pluie mugissante au navire claquant cordage
notre souffle conquis et la gravité du monde dans nos paumes glacées traversaient nos rêves compagnons
nous immobiles attendant sans impatience
confiants dans le silence du fleuve


France Mongeau
Mer granit. Trois-Rivières : Lèvres urbaines n°36, 2001